Cascade de la Cité des arts de la rue

Paradis perdu

Par Valérie Manteau

par Stephan Muntaner

« Kubilai Khan réfléchissait à l’ordre invisible qui régit les villes, aux règles auxquelles répondent leur surgissement, leur façon de prendre forme, de prospérer, de s’adapter aux époques, de s’étioler et de tomber en ruine ».

Dans Les Villes invisibles, Italo Calvino prête à l’empereur mongol des pensées qui pourraient surgir dans la tête d’un explorateur moderne des quartiers nord de Marseille, sur le chemin des Aygalades, espérant découvrir – voire conquérir – la fameuse cascade magnifiée par des cartes postales du début du XXe siècle, montrant un coin de paradis de la bourgeoisie marseillaise, où l’on voit en noir et blanc des femmes en robes longues corsetées et en chapeaux, poser au pied d’une généreuse et romantique chute d’eau qui donne sens au nom du quartier : Les Aygalades, en occitan, signifie les « eaux abondantes ».

Au lieu de quoi, en arrivant aux Aygalades, Kubilai Khan moderne sera plutôt déçu par l’ambiance champêtre promise. « Le grand monument du quartier, commente l’exploratrice marcheuse Christine Breton(1), c’est l’autoroute : c’est filaire, mais c’est énorme… » Le château des Aygalades a été purement et simplement rasé pour la construire. « Les propriétaires, le comte de Castellane et sa fille, avaient donné le château et le parc à la Ville de Marseille pour en faire un parc public, et un musée… exactement la même chose que Borely, continue Christine Breton. À la place, on a une autoroute, et une cité qui s’est construite de chaque côté de l’autoroute, avec un mur anti-bruit qui s’est rajouté après et qui barre la cité. Ici, on comprend ce qu’est la violence de l’urbanisme. »

Franchir des frontières, désenclaver des espaces qui se débattent depuis leur isolement pour parfois se rejoindre, c’est une des préoccupations de la Cité des arts de la rue qui, au cœur du triangle des Bermudes des Aygalades, fait trop souvent, malgré elle, barrière. Certains artistes ont su, le temps éphémère d’une représentation, briser le mur de verre qui sépare les cités voisines. En 2015, la compagnie de parkour La Fabrique royale avait réussi la performance, grâce à la virtuosité de ses escaladeurs d’immeubles et coureurs de toits, d’entraîner 800 personnes à sa suite pour traverser la simple route qui sépare la Cité des Aygalades de la Cité des Arts de la rue. « Au bord de la route, il y avait eu comme un flottement, très émouvant », se souvient Pierre Sauvageot, directeur de Lieux publics, « les gens hésitaient à traverser, puis se sont jetés à l’eau. »

L’eau, encore faut-il savoir qu’elle est là : on ne l’entend guère depuis la route, et sans aucun doute nombre d’habitants des alentours ignorent qu’ils vivent à côté d’un petit coin de carte postale. La mystérieuse cascade fut d’ailleurs oubliée et ignorée pendant longtemps, dans cette succession d’aménagements urbains et, si elle fut redécouverte au moment de la construction de la Cité des Arts de la Rue, elle n’est toujours pas accessible si facilement que cela : il faudra viser l’ouverture rituelle du premier dimanche du mois, ou l’une des balades urbaines organisées par le collectif des Gammares – conférences « Voix d’eau » sous la cascade ou opérations de nettoyage participatif du ruisseau qui en a un besoin constant : « C’est un vrai conservatoire de nos poubelles présentes et passées, décrit Julie de Muer, co-autrice de la Gazette du ruisseau(2), et c’est passionnant ! Ça raconte toute la trajectoire de notre société, sa manière d’habiter… » Le chemin des Figuiers qui remonte l’autre versant du fleuve conserve la mémoire des « trésors de la cascade » mis en valeur avec beaucoup d’humour par Olivier Boussant. On y voit la « bougie de type N-7Y » qui, d’après Philibert Falk qui la découvrit dans le lit de la rivière, était un dispositif électrique absolument prémonitoire datant du… Xe siècle ! Malheureusement, Philibert Falk n’a pas connu la gloire qui aurait dû être la sienne suite à cette découverte révolutionnaire : amputé d’un membre suite à une morsure de crocodile (je ne fais que lire ce qui est écrit sur le chemin des Figuiers), Philibert Falk se serait laissé emmurer vivant dans les caves du château des Aygalades lors de la construction de l’autoroute en 1941.

Bref, l’archéologie du site a encore de belles heures devant elle et des histoires à raconter. Concrètement, on passe des bouteilles d’huile compressées des anciennes usines, à l’âge du plastique et des tonneaux de métal éventrés, jusqu’à l’orgie contemporaine d’emballages de Caprisun® qui donne lieu à des ramassages spécifiques, et à la réalisation d’albums Panini collectors. Le tout entassé sur les rives d’un ruisseau exsangue, dans lequel voir un poisson relève du « scoop de l’année ! » et enthousiasme les riverains. C’est ainsi qu’on se retrouve, un dimanche matin, comme deux paparazzis silencieusement concentrés et penchés sur la balustrade de la guinguette qui surplombe la cascade, à guetter le précieux poisson. Mon voisin a un appareil photo à la main et s’est mis en tête d’en tirer le meilleur portrait possible. On le voit évoluer lentement, paisiblement, d’une zone sombre à une zone ensoleillée, sans aucune conscience de sa rareté, ni de sa soudaine notoriété. Mon voisin lui envie sa tranquillité : « il n’a pas de prédateur », dit-il. Je repense au crocodile qui a dévoré Philibert Falk, mais je ne dis rien et je surveille l’eau qui dort. Comment est-il arrivé là, ce poisson ? Génération spontanée ? Remise à l’eau par un voisin ? Alors qu’on le contemple avec adoration et je repense aux pèlerins du lac d’Urfa, en Mésopotamie, qui nourrissent les poissons sacrés multipliés par Abraham selon la légende il y quelques millénaires de cela. Plus probablement, celui-ci est tombé là au hasard de l’alimentation artificielle de la cascade via le « robinet » du Canal de Marseille, actionné deux fois par an, pour épater et sensibiliser les visiteurs des Rendez-vous aux Jardins en juin, et des Journées européennes du Patrimoine en septembre. Cette mise en eau spectaculaire et son côté Disneyland a quand même de quoi interroger, car elle masque aux yeux du public enchanté un vrai problème : la source naturelle est en grande partie captée par l’entreprise Lafarge en amont (là où le cours d’eau s’appelle encore Caravelle), et de ce fait il n’y a plus guère d’eau aux Aygalades. Les bestioles qui s’installent ici ont intérêt à être résistantes à la sécheresse. En attendant les pluies de l’automne, la cascade n’est qu’une mare aux canards sans canards, le ruisseau un minuscule filet d’eau qu’on enjambe sans se mouiller les pieds – et pourtant il mérite son nom de fleuve, si on laisse couler tranquille : il va se jeter dans la Méditerranée au niveau de la tour CMA-CGM. On entend grincer la noria installée cette année par les artistes de Sud Side qui mouline dans le vide à quelques mètres de là. Quelques sons enregistrés s’en échappent, notamment la voix enregistrée de Greta Thunberg, qui ne fait que rappeler l’imminence d’une pénurie d’eau, conséquence du dérèglement climatique et de l’activité humaine. Si je rassemble les éléments : poisson miraculeux, crocodile du Nil, ouverture des eaux, malédiction pharaonique, annonce d’un fléau imminent… il me semble qu’on a là le théâtre d’un vrai drame biblique made in Marseille. 

Aujourd’hui, grâce à la mobilisation du collectif des Gammares, la société Spi Pharma responsable de la pollution au sel d’aluminium de l’eau fait amende honorable en venant prêter main forte aux opérations de nettoyage. En revanche, la contamination au Chrome 6 venant d’une fuite d’une usine voisine (en aval de la cascade) a mis des années à être tracée par l’ancienne municipalité, et attend toujours qu’une Erin Brockovich marseillaise vienne secouer les responsables de cette négligence potentiellement gravissime et s’assurer qu’aux alentours, les utilisateurs de l’eau du fleuve (humains et non humains) ne subissent pas d’effets secondaires terribles (maladies, malformations…) d’un empoisonnement. Qui sait si les grenouilles réintroduites récemment par les riverains ne serviront pas de révélateurs grandeur nature, plus efficaces que les expertises juridiques et sanitaires encore en cours, en devenant d’improbables monstres du fleuve… ? Déjà que les artistes de Sud Side ont réintroduit des rhinocéros en métal dans les alentours…

Mais l’eau martyrisée du ruisseau-fleuve des Aygalades-Caravelle n’a pas dit son dernier mot. « L’eau parle sans cesse et jamais ne se tait », cette phrase d’Octavio Paz figure en exergue du projet de Noria monté par Sud Side cette année(3). Frank Micheletti, chorégraphe du Kubilai Khan Investigation qui investira le 24 octobre la cascade avec les danseurs et danseuses qui voudront bien le suivre, cite de son côté Bruce Lee(4) : « Be water my friend », comme une image de résilience, d’une capacité d’adaptation à toute épreuve. Le Kubilai Khan Investigations invite les habitants à descendre depuis la Cité des arts de la rue jusqu’à la cascade pour un « saut de la rivière » en musique – nulle nostalgie des après-midis à la campagne de la bourgeoisie marseillaise, mais plutôt une mise en sons et en mouvements multiculturelle pour faire bruisser la forêt –, « accessible à tous », promet la compagnie.

« Kubilai Khan réfléchissait à l’ordre invisible qui régit les villes… » Qu’est ce qui fait qu’on vit dans des cités où les habitants d’en face n’osent pas traverser la rue pour entrer dans ce qui pourrait être un paradis partagé mais dont nous avons fait une poubelle collective ? Comment a-t-on pu laisser capter, assécher, polluer, empoisonner l’un des fleuves de Marseille au point d’hériter de ce minuscule filet d’eau stagnant sous une cascade à sec ? Vous avez voulu bétonner et industrialiser à tout va sans respecter le fragile équilibre de la nature qui vous nourrit ? Eh bien, ne reste plus qu’à danser maintenant.

(1) http://www.radiogrenouille.com/creations/documentaires/888°-nord-traversee-des-aygalades/
(2) https://www.gr2013.fr/wp-content/uploads/2020/02/01.15-La-gazette-du-ruisseau-No1-ECRAN-LÉGER.pdf
(3) https://www.lacitedesartsdelarue.net/actualites/noria/
(4) https://www.youtube.com/watch?v=cJMwBwFj5nQ

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