Igor Hagard

Un sacre ferroviaire

Qui n'a pas, un jour de solitude, pris le temps de flâner dans un hall de gare, sans train à prendre, sans raisons, avec comme seul plaisir les arrivées et les départs, les adieux et les retrouvailles, les va et les vient?  

Puis, pour mieux goûter du temps qui passe, s'assoir et prendre le temps, laisser fuir son regard, se concentrer sur la polyphonie des rumeurs, sur les exclamations, les monologues téléphoniques, les annonces perdues dans leurs échos, les langues connues ou inconnues qui sonnent comme autant d'instrumentistes d'un orchestre ferroviaire.

Ce ballet mécanique de la gare, monument de l'ère industrielle, a déjà son œuvre musicale emblématique. Prenons donc le Sacre du printemps, oublions son récit de légende russe et sa mystique slave, et gardons-le pour ce qu'il est, une perfection absolue de la mécanique des timbres et des allures, une allégorie sonore qui, en 1913, préfigure le chaos de la grande guerre à venir.

Igor hagard préserve la construction, la partition, la dynamique de l'œuvre originale. Pour mieux l'entendre, pour mieux le faire entendre, toutes les sonorités de l'orchestre symphonique sont remplacés par une multitude de sons de l'ailleurs : les sons mêmes qui habitent ce hall de gare, les crissements de freins, les appels de haut-parleurs, le babel des paroles, le roulement des boogies, les couleurs sonores du grand hall, les fréquences radiophoniques du pays traversé, les bateaux en correspondance, les oiseaux qui suivent le mouvement comme autant d'estafettes.
Stravinsky, qui fit tant scandale en son temps, nous pardonnera ce sacrilège car il y sentira l'hommage. Car à ce jeu de la recréation, lui seul était à la hauteur de l'enjeu.

Pour faire entendre cette symphonie de voies ferrées, il faut mettre l'auditeur en situation. A la fois ici et ailleurs, présent et absent. Assis, en groupe, le regard vers le lointain, vers les trains qui arrivent et ceux qui n'arrivent pas. Les oreilles enveloppées par un casque qui, tout à la fois, fait entendre le Sacre nouveau tout en le mêlant aux sons de la gare.
Au milieu des voyageurs, nos auditeurs sont des corps étrangers, presque des gêneurs, qui viennent écouter la symphonie du monde qui ne pouvait pas être entendue ailleurs.

34 minutes nous a dit Igor, 34 minutes donc d'un voyage immobile pour regard en apesanteur et écoute du monde. 34 minutes à vivre ensemble donc, un convoi sonore au départ toutes les heures avec 100, 200, 300 personnes à son bord pour ce pas de côté, ce temps suspendu.