Tabula Rasa

par Valérie Manteau


Mardi 14 septembre 2021 place Jean Jaurès - Marseille

par Stéphan Muntaner|_@_|

« Réaménager la place comme ça a été décidé en haut, ça veut dire chasser le marché populaire qui s’y tient. Ça veut dire décider à la place des gens la façon dont ils vivent l’espace public. Ça veut dire privatiser, toujours plus. Alors nous, on organise des rassemblements citoyens, on cause dur, on cherche des solutions, on passe en revue l’histoire de la place, on cherche à comprendre comment on en est arrivés là, ce que là-haut on appelle l’état d’abandon, ici c’est surtout des poignets, des chevilles cassés, parce que quand y’a pas de lumière le soir sur la place tu te casses la gueule, les tables aussi, ça c’est nous qui les avons construites, pour être ensemble, gratos, se dorer la pilule au soleil, sans rien devoir à personne, ben ça on veut le remplacer par des terrasses de cafés, par du privé, par de la consommation, on veut détruire ce qui est déjà là, faire table rase, pour un quartier pacifié, c’est comme ça qu’ils disent. »

 

Extrait du spectacle Labyrinthe 
de la compagnie Akalmie Celsius, 
texte de Manon Andreo

 

« La coupe est plaine », disaient les affiches.

Pleine d’engueulades pour ou contre la rénovation, mais par qui, mais pour qui, mais tu voulais quand même pas que ça reste comme avant ???, des mots méprisants, menaçants, des artisans de la « requalification » de Marseille, des riverains et des habitués exaspérés. Plaine d’assemblées, de projets de ZAD, pleine de carnavals et de cars de CRS, de magnolias for ever en karaoké et en fanfares...

La Plaine sature de trucs à dire et on en a soupé de la Plaine, au point de vouloir en finir, qu’elle se taise, mais dans ce silence flottaient encore les fantômes accusateurs du marché populaire et des arbres coupés.

Aujourd’hui on entend de nouveaux sons : les cris des enfants qui s’éclatent, et les skates qui slaloment entre les petits chiens. Pourquoi et comment cette place (qui nulle part officiellement ne s’appelle la Plaine et que pourtant tout le monde ne connaît qu’ainsi : qui s’engueule sur la rénovation de la place Jean-Jaurès ? Personne. Qui est prêt à se battre pour la Plaine ?

Tout le monde) est-elle devenue un tel point de crispation des politiques de rénovation urbaine ? Bastion populaire pour les uns, repère de bobos et d’intermittents pour les autres, ou histoire à écrire ensemble dans le calme maintenant que, telle un palimpseste, elle nous a été rendue propre comme un sou neuf, comme une page blanche – mais de même que la Plaine n’a rien d’une plaine, cette tabula rasa ne trompe personne.

Dans le froid de l’hiver 2018, alors que le chantier de rénovation partait en sucette et que les immeubles de la rue d’Aubagne s’imbibaient d’eau fatale, c’est comme si tous ces mots qu’on se jetait à la figure depuis des mois avaient été gelés, comme dans le Quart Livre de Rabelais, des paroles gelées en suspens tout autour du mur qui enserra le chantier honni, ce mur aussitôt pris d’assaut, sur lequel les mots se posèrent immédiatement, ce mur illico recouvert de tags qu’on allait visiter comme en pèlerinage et qu’on prenait le temps de lire pour voir les derniers arrivés, mur sur lequel – ma foi, autant qu’il serve à quelque chose – on affichait les manifs à venir en faisant attention à ne pas rendre illisibles les collègues, mur sur lequel ont apparu les premiers collages féministes que l’on voit aujourd’hui dans toute la France[1].

Matérialisation d’un choc de cultures qui se parcourait comme un livre, passionnant les passants interrompus dans leur traversée. Tantôt on faisait un détour pour aller voir le mur, le montrer aux étrangers qui n’y croyaient pas, tantôt on faisait un détour pour l’éviter, s’épargner la honte et l’hostilité dont il était le constant rappel.

On se souviendra toutes et tous, habitants et habitués du centre-ville, de ce mur et de la « Bataille de la Plaine »[2].

Pourtant, quand il fut enfin démonté et qu’en plein demi-confinement, l’espace rutilant fut rendu au public qui s’y installa immédiatement, à même le sol, en dépit du couvre-feu, bravant  les pauvres barrières qui « protégeaient » (puisqu’il s’agit toujours, aussi, de protéger le mobilier urbain des usagers eux-mêmes) les jeux d’enfants et la traverse des magnolias, ce mur qu’on ne regrettera pas, certes, mais qu’on aurait sans aucun doute dû mettre au musée – qu’est-il devenu ? Les vestiges n’ont pas trouvé preneur, alors que les gravats des murs effondrés de la rue d’Aubagne, eux, ont été pieusement récoltés, à la demande de la nouvelle majorité municipale préoccupée de mémoire, au musée d’Histoire de Marseille.

Que ce mur inoubliable, où fut consignée l’une des périodes les plus chaotiques de l’histoire du centre-ville de Marseille, ait disparu sans laisser trace dans son histoire officielle, comme s’il n’avait jamais existé, n’a rien d’anodin, dans une ville en quête de constante réinvention d’elle-même.

Ce n’est pas faute d’avoir à Marseille un musée de société qui compte la plus importante collection nationale d’œuvres d’art populaire et notamment tout un développement sur les cultures urbaines. Un musée qui a consacré 10 années d’enquête collecte au phénomène social et artistique que constitue le graffiti, ainsi que sa toute première publication : Une Esthétique urbaine. Graffeurs d’Europe (dir. Claire Calogirou, éd. Mucem, 2012).

Un musée qui dut renforcer ses planchers pour pouvoir exposer fièrement à son inauguration l’une de ses pièces maîtresses : un pan du mur de Berlin, richement graffé, dont Claire Calogirou commente « l’intérêt très fort pour les collections du musée car il intéresse à la fois la collection graffiti du musée et la problématique des conflits idéologiques et politiques qui s’inscrivent dans les territoires »[3]. Un musée enfin, dont l’inauguration en 2013 pendant l’année Capitale européenne de la culture fut l’un des symboles de ce nouveau Marseille « requalifié », dont la bataille de la Plaine justement s’est voulue le résistant contrefort. 

N’est-il pas ironique que Gaston Crémieux, l’un des héros de la Commune de Marseille, heure de gloire abondamment citée, ait rejoint la lutte communarde de la Plaine précisément en sortant des geôles du fort Saint-Jean, aujourd’hui partie intégrante du Mucem ? Troublant jumelage entre la Plaine et le musée, souligné par le fait que l’entreprise de paysagisme chargée de la rénovation de la nouvelle Plaine, l’agence APS, est la même qui œuvra au fort Saint-Jean pour son ouverture au public en 2013.

Les échos visuels sont nombreux d’un lieu à l’autre, y dessinant un subtil mais très parlant mélange de ruptures et continuité : de grandes surfaces cuivrées ici et là, et de nombreuses assises en pierre et en bois : des bancs partout qui donnent tort, sans conteste, à celles et ceux qui craignaient un monopole du tout-payant des apéros à la Plaine. 

À l’été marseillais, les dernières barrières du chantier furent complètement levées et les paroles gelées par le chantier refleurirent en graffitis, avec la vigueur que donne aux plantes vivaces une taille régulière.

Chose qui évidemment ne s’est pas produite au fort Saint-Jean : les graffitis sont très bienvenus dans les collections du musée, mais certainement pas sur le bâtiment, de nombreux gardiens y veillent. La Plaine au contraire fut recouverte en un clin d’œil, déchaînant de nouvelles discussions  pour ou contre à n’en plus finir.

La nouvelle mairie devrait-elle engager un bras de fer sisyphien avec les taggeurs et mettre tout en œuvre, police et karschers y compris, pour garder la Plaine telle que sur les promesses des paysagistes ? « La Plaine sera votre Viet-Nâm » peut-on encore lire sur de (pas si) vieilles affiches, alors que sur les réseaux sociaux les amateurs de mobilier urbain immaculé se plaignent. 

Sur ce sujet, la position de la nouvelle équipe municipale n’est pas claire. En contrebas de la place, face au conservatoire, la fontaine du Palais Carli et le cheval du boulodrome ont semble-t-il été abandonnés aux graffeurs, malgré les appels désespérés des amoureux du patrimoine[4]. Si on continue à descendre vers le Mucem, via les quartiers de Noailles et du Panier, particulièrement riches en expression graphique, celle-ci y est davantage considérée comme un patrimoine partagé qui, s’il ne fait pas l’unanimité (un habitant de la rue de l’Arc, l’une des plus belles rues de Marseille de ce point de vue, ne décolère pas en voyant chaque jour en sortant de chez lui les « dégueulasseries » qui ornent ses murs) est désormais à l’honneur dans les visites touristiques de la ville qui sait conjuguer patrimoine et culture urbaine quand ça lui chante. 

« La question du patrimoine par exemple, c’est des conneries. Vous auriez envie de vivre dans un musée, vous ? » interroge un personnage du spectacle Labyrinthe de la compagnie Akalmie Celsius, ambulant dans les quartiers critiques de la rénovation urbaine marseillaise.

Sur la Corniche (un quartier qui de l’avis de ses habitants n’a surtout pas besoin d’être requalifié), un graffiti s’est invité face au Petit Nice, le restaurant étoilé du chef Gérald Passédat (le même qui officie au 3e étage du Mucem). Celui-ci ayant apostrophé sur les réseaux sociaux les élus à la Culture et à l’Urbanisme pour savoir si « cet œil [un « nazar boncuk », parfaitement adapté à la morphologie de la corniche] braqué sur son établissement » avait été « autorisé » ou pas, les poussa à l’effacer au plus vite, déclenchant nouvelle polémique et amorce de réflexion sur le statut de ces œuvres.

Trop tard ?

Peut-être pas, certains élus se montrant ouverts à la possibilité que l’œil effacé puisse être repeint, avec l’accord de la Mairie en bonne et due forme cette fois-ci – on marche sur la tête, mais enfin, voici les liens de la pétition[5], de l’article de Marsactu[6] donnant la parole aux graffeurs et du tweet de l’adjoint au littoral Hervé Menchon[7] si cela vous intéresse. 

Voici qui montre bien sur quel fil dansent les funambules de l’art urbain, entre institutionnalisation et rébellion, avec toute la gamme des options intermédiaires et les clivages qui vont avec.

Ici encore, la Plaine est le laboratoire de ces débats, qui vont de pair avec toute la cohorte des questions de sécurité, tranquillité publique et « apaisement » de la ville. De quelle mémoire la Plaine est-elle la gardienne – à défaut d’en être le musée ? Qu’est-ce qu’une ville vivante ? Qu’est-ce qu’une ville pérenne ? Qui sait ce que deviendront les tags qui actuellement recouvrent la Plaine, signatures gelées dans la pierre, sur les bancs, incrustées dans les parois cuivrées et les jeux d’enfants.

Elles font écho, par delà le temps et l’amnésie systémique de Marseille, aux centaines de noms des Communards gravés dans les murs du Château d’If où ils furent emprisonnés, afin qu’on ne les oublie pas. Quand bien même on les effacerait encore et encore, il semble que comme le mur de la honte, comme le nazar boncuk de la Corniche, une fois qu’on les a vus, on ne peut plus jamais les effacer de sa rétine. Cette image persistante dans notre œil c’est Marseille, et elle nous regarde.

[1]  Cf. la web-série à paraître « J’irai crier sur vos murs » d’Elodie Sylvain et Charlotte Ricco, dont voici un extrait de 2019 : https://vimeo.com/334665757
[2]  Titre du documentaire de PrimiTivi https://www.primitivi.org/La-Bataille-de-la-Plaine
[3]  Une Esthétique urbaine. Graffeurs d’Europe, Paris, Mucem, 2012, p. 59. L’ouvrage n’est plus disponible dans le commerce mais consultable à la bibliothèque du Mucem (CCR, Belle de Mai)
[4] https://twitter.com/DavidLaMars/status/1383717388974055424?s=20
5]  https://www.change.org/p/memesmarseillais-le-retour-de-l-oeil-à-la-anse-de-la-fausse-monnaie
[6] https://marsactu.fr/la-veritable-histoire-de-loeil-de-la-corniche/?fbclid=IwAR2kEs2w0oi-wApecfWjOnyTetW2b9dZyinLRvM_L_w1vBgQ1D7eoNLrQfU
[7] https://twitter.com/Menchon_Herve/status/1431514445155610627?s=20