Game of Marseille

Par Valérie Manteau


Chronique d'une ville éphémère #3 Parc Foresta - Marseille

Stephan Muntaner|_@_|Stephan Muntaner

Il me hèle malgré les cinquante mètres de distance que j’avais mis entre nous – lui sur son lit à baldaquin en bois Yes We Camp, moi sur ma balançoire en récup’ de pneu. « T’as fui ? Toi aussi les humains t’ont dégoûtée ? » Il montre machinalement le centre commercial Grand Littoral qui nous domine. Entre nous deux, il y a un ring de boxe, et quelques voiliers échoués dans l’herbe, assortis d’un appel à participer à leur rénovation pour en faire une auberge en plein air. Les coques des bateaux ont toutes été taguées du même mot : « Flirt ».

Je l’avais évidemment vu en arrivant, on n’était que deux à se partager ce coin de Foresta, au pied des lettres « MARSEILLE » posées là par Netflix.

D’ailleurs je suis en train de réaliser qu’on a une spécialité dans cette ville avec les contrefaçons (les copies, si je suis gentille). En descendant du bus 98 qui me dépose à Foresta, à l’arrêt Aristarché, je me demande qui peut bien être Aristarché (je vous laisse regarder) et je découvre que d’après l’historien grec Strabon, Marseille aurait été fondée pour accueillir une réplique de l’autel d’Artémis d’Ephèse… Je n’apprendrai à personne que « le » David qui trône sur la plage du Prado est une copie du chef d’œuvre de Michel-Ange qui est à Florence. Et voilà donc qu’un autre des éléments les plus emblématiques de la ville (« le seul élément visuel intéressant » dans le coin, me dit Stephan Muntaner qui s’attelle au dessin), est une version pré-apocalyptique des lettres de Hollywood, ambiance « ma 6-T va crack-er » que Netflix a mises là pour faire sa promo et que nous avons complètement adoptées, comme s’il allait de soi que Marseille is the new Hollywood, et qu’il était une bonne chose pour la ville d’être la star d’une série, quelle qu’elle soit.

Bref, en arrivant à Foresta je m’étais glissée sur le petit pont en essayant de ne pas déranger le couple d’adolescents qui s’embrassait face à la vue, et j’étais allée m’installer plus loin, à l’écart, d’où je pouvais observer discrètement la vie de cet endroit bizarre, cette bulle moitié naturelle moitié artificielle, ce « machin » qu’on ne sait pas définir : un parc en cours d’aménagement sur les remblais non constructibles du mastodonte Grand Littoral, le plus grand centre commercial de France à son ouverture, qui nous surplombe et menace un peu de nous tomber dessus (le terrain est glissant, et a déjà causé la fermeture du cinéma qui était là à l’origine, mais qui s’enfonçait tranquillement et que pour des raisons de sécurité il a fallu condamner, sans jamais pouvoir faire les travaux permettant de le sécuriser. Entre temps, Luc Besson a ouvert son cinéma de luxe pas très loin, il ne voyait pas d’un bon œil la réouverture de ce cinéma des quartiers Nord. Et puis maintenant il y a Netflix, alors à quoi bon un cinéma… ?)

Je suis passée devant ce garçon qui se roule un joint tranquille en le saluant de la tête, je me suis quand même fait la remarque qu’il était vraiment très beau. Il ressemble à un personnage de Game of Throne (je suis obligée de demander à Google de retrouver son nom : Oberyn Martell), un brun ténébreux et hédoniste, qui se bat en dansant avec autant de grâce que d’insolence et finit par se faire massacrer par une grosse brute. Je suis sûre que vous vous souvenez. Bon et bien voilà, dans ces anciennes carrières d’argile et bassins de rétention d’eau, succession de cuvettes pleine de caillasses et d’herbes cramées par l’été, on croise des garçons comme ça. C’est d’autant plus étonnant que j’étais justement venue faire des repérages pour un spectacle qui va jouer là bientôt, de la troupe de circassiens le G. Bistaki, qui occupera cet espace qui pourrait être une arène de Game of Throne pour une performance chorégraphique épées à la main intitulée – on est bien au bon endroit - « Bel Horizon »*. A se demander si je ne suis pas en train de me faire mon cinéma.

La fragilité du terrain n’a pas permis que soient construits ici des immeubles, et cette zone en friche a donc longtemps abandonnée aux fantômes des enfants qui ont grandi dans les bidonvilles du quartier, dont l’ombre plane sur la cuvette comme celle des barres HLM qui l’entourent désormais.

Le parc Foresta, du nom de l’ancien château Foresta connu également sous le nom Fort Foresta, est pris en étau entre, d’une part, le temple de la consommation qu’est Grand Littoral, où l’humain est pensé pour passer de la voiture au caddy et retour, et en contrebas la tuilerie Monier, seule survivante du quartier, qui persiste à faire marcher son four et ses ouvriers aux 3/8 dont les productions, comme celles des nombreuses autres tuileries marseillaises aujourd’hui disparues, s’étalèrent jadis sur les toits du monde entier – à commencer par ceux du panorama qu’on a vers l’Estaque.

On dirait, cet espace menacé par les glissements de terrain, une métaphore du passage de l’ère industrielle à la société de consommation, sous l’œil pas si neutre de Netflix. Winter is coming… Dans cet entre-deux, comme disait l’autre*, « surgissent des monstres ». Des monstres gentils : en l’occurrence, des ânes et des poneys, mis là pour tondre un peu et pour offrir aux gamins la chance de voir un peu de nature en ville. C’est l’association Yes We Camp qui est en charge de l’aménagement et de l’occupation temporaire du lieu, au moins jusqu’en 2026, à la demande du propriétaire, un promoteur immobilier qui a emprunté son nom à Boris Cyrulnik : « Résiliance », pour « refléter la capacité de rebond des anciens quartiers industriels du Nord de Marseille » et en particulier de cette « assiette foncière de 26 ha » qu’est donc Foresta.

Le chantier démarre à peine, l’eau et l’électricité sont arrivés il y a un an à peine. On voit travailler quelques Yes We Campeurs, entre deux baraques en bois, ils sont jeunes et la peau dorée à force de travailler dehors, ils parlent anglais. Sous le « M » fendu de Marseille, ça y est j’ai la chanson « je dis M » en tête. Un petit groupe défriche, d’autres transportent du bois dans un pick-up conduit par une nana. Assis à cheval sur le toit en construction de la future maison des projets, un membre de l’association explique à deux ouvriers perchés sur le toit d’à côté ce que c’est que cet endroit et ce que ça va devenir : un espace partagé, pour les enfants, il y a les animaux, des activités, des projections de films en plein air… Semblerait-il que les ouvriers ne savaient pas où ils sont ni ce qu’ils font. Ils trouvent ça super, en tout cas. Ici et là des panneaux dans la novlangue Yes We Campeuse qui révèlent un problème prévisible de cohabitation entre les pratiques préexistantes du site et les nouveaux aménagements : « hé ho les motos / Ne fais pas le rigolo / Éteins le moteur poto ».

Personnellement, ce monde sympa où les panneaux font des blagues me hérisse un peu, mais Pedro Pascal (c’est le nom de l’acteur qui joue Oberyn dans Game of Throne) ne se sent pas infantilisé. « Ha, j’avais même pas vu.
– Tu viens souvent ici ? je demande.
Il fait un geste vers la Castellane (par là), ouais.
– Il y a beaucoup de motos ? »

Il me raconte un truc sur les rodéos de motos qui ne sont pas du tout la même chose que ce qu’on vient faire ici. Je demande ce qu’il vient faire ici. Il dit « respirer », tout en tirant sur son joint. « Il y a même des fleurs ». Il en coupe une mais la laisse tomber sans me la donner.
C’est étrangement calme, pourtant on entend les fulminations du four de la tuilerie, et les Gerber qui s’affairent sur l’aire de livraison pour ranger les tuiles. On entend l’autoroute aussi, juste en dessous, le son fusant des motos une par une, le roulement plus lent d’un train sur la petite voie de chemin de fer. Et plus loin on entend le port, les conteneurs qu’on déplace. Pedro Pascal me dit que le soir on entend les ferries faire comme une chorale, ça fait un son planant qu’il imite et qui me fait penser à l’appel à la prière.

« Et toi tu fais quoi ? demande-t-il.
J’hésite. Je dis que je viens voir ce qui se passait ici, puisqu’il paraît que ça change. Je suppose que ma simple présence en est la preuve.

« Depuis [Vigouroux], les réseaux ont marché à plein pour attirer sur Marseille de nouveaux créateurs assez audacieux pour investir une ville pauvre et en friche (et ainsi financièrement accessible à des précaires) et en faire un lieu sur lequel peu à peu les regards et les médias se braquent, suffisamment pour y attirer des touristes et des investisseurs. Ce fut fait, dans une logique finalement assez identique à celle de la plus classique des gentrifications urbaines, type Soho ou Brooklyn, lorsque les artistes sont les pionniers qui préparent, parfois à leur corps défendant, l’arrivée des promoteurs. » Je n’ose pas trop demander à Pedro Pascal ce qu’il pense de ce passage de Sociologie de Marseille*.

Je l’imagine habillé en mousquetaire comme dans le spectacle du G. Bistaki pour un remake de Game of Throne marseillais, je me demande dans quel camp il serait. Pour quel projet urbain se battrait-il, Pedro Pascal, j’aimerais bien le savoir. Est-ce qu’il ferait partie de ceux qui jettent par-dessus bord, du haut du parking de Leroy Merlin, les caddies du capitalisme dont les cadavres jonchent l’entrée de Foresta ? Pas sûre. Assis sur son lit à baldaquin de jardin, il est plutôt de ces silhouettes qui se faufilent, spectateurs d’une saison à l’autre, sans se mettre jamais au cœur de la bagarre, quelles que soient, sous les feux des projecteurs, les transformations des collines de son enfance.

* Un titre populaire à Marseille, puisqu’il désigne à la fois à l’une des tours les plus dégradées des quartiers nord, et un lotissement de luxe dans les quartiers sud.
* Antonio Gramsci, pardon pour le name dropping
* Péraldi, Duport, Samson, Sociologie de Marseille, éd. La Découverte, 2015, p. 110